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Interview accordé par le Dr Soumana Sako au Journal Procès Verbal (05 août 2014)

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Dans l’interview qu’il nous a accordée, l’ancien Premier Ministre Soumana Sacko alias « Zou » livre sa part de vérité sur la crise économique que traverse le Mali, les négociations avec les groupes armés, l’Accord de défense signé avec la France et le bilan des 11 mois d’IBK.

Quel est votre parcours professionnel et politique ?

Qu’il me soit permis, d’entrée de jeu, de signaler que nous n’avons jamais cherché un poste au niveau de l’Etat malien au sens de démarcher les princes du jour. Nous n’avions aucune relation avec le Ministre d’Etat Oumar Coulibaly et les Présidents Moussa Traoré et Amadou Toumani Touré lorsque ces personnalités me nommaient dans les hautes fonctions dans lesquelles elles m’ont promu. Du reste, le Colonel Tiécoura Doumbia, alors Directeur de la Sécurité d’Etat, avait eu l’honnêteté intellectuelle et professionnelle de signaler au Général Moussa Traoré qui s’apprêtait à me nommer Ministre des Finances et du Commerce mon opposition à l’UDPM et à la direction du Mali par l’Armée. De même, alors que M. Coutant, un français, le tout premier Directeur Général de la BNDA, me proposait de me nommer Directeur Général Adjoint de ladite banque, nous avons décliné l’offre car il fallait aller voir, comme on le dit, les Ministres des Finances et de l’Agriculture de l’époque, messieurs Drissa Keïta et N’Fagnanama Koné, respectivement.

Après cette préface, permettez-nous de vous retracer quelques-uns des grands moments de ma carrière professionnelle et politique à ce jour.

Ainsi, au plan politique, après avoir servi comme Ministre des Finances et du Commerce sous la IIème République et, ex officio, Gouverneur du FMI, de la BAD et de la BID, entre autres, nous avons eu le privilège de diriger, en 1991/1992, le Gouvernement de Transition qui a mis en place la IIIème République et mis en chantier d’importantes réformes politiques, institutionnelles, administratives, économiques et sociales. En particulier, sous l’autorité du Comité de Transition pour le Salut du Peuple (CTSP), ce Gouvernement a, entre autres, créé l’Agetipe, l’ACI, le Fare (Fonds auto renouvelable pour l’Emploi) ainsi que les Ministères de la Promotion de la Femme et des Maliens de l’Extérieur, lancé le programme de logements économiques communément appelés logements sociaux, institué l’impôt synthétique, autorisé la création des radios et télévisions privées et nommé la première femme Gouverneur du District de Bamako. Nous avons en outre mis en place le cadre législatif et réglementaire régissant la liberté des prix et la concurrence ainsi que les marchés publics.Après avoir boycotté l’élection présidentielle de 1997 pour laquelle le Gouvernement avait été incapable d’établir des listes d’électeurs, nous avons essuyé un échec cuisant à celle de 2013, faute de financement et en raison d’une campagne féroce menée contre notre candidature par une puissante coalition de forces pro-putsch, obscurantistes et anti-démocratiques qui n’ont pas apprécié notre insistance pour un retrait de l’Armée et des leaders religieux du champ institutionnel politique.

 

Nous avons fait nos premières armes au sein du Mouvement Pionnier. D’ailleurs, en 1963 alors que nous fréquentions l’Ecole Fondamentale de Bafoulabé, nous avions été désigné comme l’un meilleurs pionniers du Mali pour participer au Camp International des Pionniers à Prague du temps de l’ex-Tchécoslovaquie. Malheureusement, en raison d’une terrible angine qui m’a valu une intervention chirurgicale sur l’amygdale à l’IOTA de Bamako, nous n’avons pu faire le voyage. Avec mon oncle qui était à l’époque Commandant de Cercle, nous avons fait l’école à Banamba, Bourem, Bafoulabé et Djenné, ce qui nous a permis de parcourir le pays et de mieux comprendre l’importance de l’unité nationale dans le respect des diversités culturelles, celles-ci représentant pour le Mali non pas un défi mais plutôt une richesse majeure qu’il nous revient de valoriser au double plan social et économique. Dans chacun de ces établissements, mes camarades de classe m’ont toujours fait confiance comme leur leader et le défenseur de leurs droits et intérêts. Comme membre du Comité des Elèves du Lycée Askia Mohammed de Bamako, Secrétaire Général des Etudiants de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) et Vice Président fondateur de l’Union Nationale des Etudiants du Mali (UNEM, avec un seul E), nous avons joué un rôle de premier plan dans la lutte contre la dictature militaire, ce qui nous a valu d’être, avec Bakary Konimba Traoré dit Bakary Pionnier et feu le Professeur Kary Dembélé, l’une des trois premières personnes à avoir été arrêtées par la tristement célèbre police de feu Tiécoro Bagayoko dans le cadre des enquêtes sur le tract dénonçant la farce électorale du 2 juin 1974 organisée par la junte militaire en quête de légalité et de légitimité. Détenu et torturé à l’électricité (16) jours durant, du 26 mai au 11 juin 1974 au Commissariat de police du 3ème Arrondissement et au Commissariat Central de Bamako, nous ne fumes libéré que la veille même de la soutenance de notre Mémoire de fin de cycle de l’ENA.

Au plan professionnel, nous avons servi au niveau national comme fonctionnaire à l’Inspection Générale des Affaires Administratives, Economiques et Financières relevant de la Présidence du Gouvernement;

Directeur Administratif et Financier de l’Opération Puits, Conseiller du Ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération Internationale, responsable notamment des relations avec l’ancienne Communauté Economique Européenne (actuelle Union Européenne) et l’Algérie, Conseiller Technique du Ministre d’Etat chargé de l’Economie et du Plan, responsable des réformes structurelles, de la coordination économique, des relations avec le FMI et la Banque Mondiale ainsi que des Grandes Commissions Mixtes de coopération avec des partenaires majeurs comme la France, la République Fédérale d’Allemagne, Cuba, le Canada et la Suisse, etc. En cette capacité, nous avons présidé de nombreuses Commissions interministérielles chargées, entre autres, du Fonds Routier, de la filière oléagineuse, du Projet Mali-Sud II (restructuration de la filière coton) et de la restructuration du secteur d’Etat. Nous avons également servi comme membre des Conseils d’Administration de la CMDT, de Huicoma, de l’OSRP, de la BDM et de l’Office du Niger. C’est à cette période que notre Département a réussi à faire adopter la libéralisation des secteurs de la pharmacie et des hydrocarbures, l’Etat continuant toutefois à réguler les prix. En qualité de Directeur de Cabinet (poste actuel de Secrétaire Général) du Ministre d’Etat chargé de la Tutelle des Sociétés et Entreprises d’Etat, nous avons présidé les Conseils d’Administration et Comités de Gestion de grosses entités telles que Energie du Mali, la Somiex, Sélingué, Air Mali, la Sepom, la Sema, les EDIM, la Librairie Populaire du Mali, la Pharmacie Populaire du Mali, la Comatex, Tamali, etc. Nous avons enfin servi comme Contrôleur Général Adjoint de l’Etat à la Présidence du Gouvernement tout juste avant d’entamer une carrière internationale.

En dehors du Mali, nous avons servi comme Economiste Principal du PNUD pour la République Centrafricaine, Madagascar et les Comores, chargé entre autres de la coordination de la coopération au développement.

A Madagascar, nous avons piloté l’exercice d’analyse prospective Madagascar 2025, ce dont le Président Didier Ratsiraka s’est largement inspiré lors de l’élection présidentielle anticipée de 1996 qui l’a vu revenir au pouvoir après en avoir été chassé en 1993. Nous avons en outre servi comme Secrétaire Exécutif de l’ACBF (Fondation pour le Renforcement des Capacités en Afrique), un organisme international basé à Hararé au Zimbabwé.Du reste, nous sommes à ce jour le seul Secrétaire Exécutif à avoir servi le maximum autorisé de deux mandats pleins à la tête de l’ACBF. Au moment de notre nomination comme premier responsable de l’ACBF, nous venions d’être désigner par le PNUD comme Conseiller du Président Olesegum Obasanjo du Nigeria au même moment où nous étions pressenti pour faire partie du Panel d’Experts des Nations Unies sur le pillage des ressources naturelles de la République Démocratique du Congo.

Il convient de souligner que ce n’est pas l’Etat malien qui nous a désigné ou soutenu pour l’obtention de ces postes internationaux. A contrario, le poste de Secrétaire Exécutif de la CEDEAO nous a échappé en 1993, faute d’appui du Gouvernement du Mali, lequel n’a pas présenté ma candidature nonobstant le soutien de pays membres très influents comme la Côte d’Ivoire de feu le Président Félix Houphouet-Boigny. Dans le même ordre d’idées, pressenti en février 2008 à la fin de mes deux mandats comme Secrétaire Exécutif de l’ACBF pour remplacer M. Abdoulaye Bio-Tchané au poste de Directeur du Département Afrique du FMI, nous nous sommes heurté à l’opposition des autorités maliennes, lesquelles ont préféré jeter leur dévolu sur un tchado-malien. Il en fut de même en 2009 lorsqu’il s’était agi de me désigner Haut Commissaire de l’OMVS.

A l’inverse, nous avons, pour convenances personnelles, décliné le poste de Président de la Fédération Malienne de Football en 1988 et celui d’Ambassadeur du Mali en Allemagne en 1993.

Auparavant, nous avions décliné en juin 1986 un poste d’Economiste national au Bureau du PNUD de Bamako pour ne pas donner au successeur du Ministre d’Etat Oumar Coulibaly la fausse impression que, mécontent du remaniement, nous refusions de l’aider dans ses premiers pas de nouveau titulaire du Ministère de Tutelle des Sociétés et Entreprises d’Etat. Nous avons enfin servi comme Consultant de la Banque Mondiale, de l’USAID, de la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique, de la Banque Africaine de Développement, de la Banque Ouest Africaine de Développement, de l’Union Africaine, du PNUD, de Triodos-Facett (Hollande), de Legatum Institute (Grande Bretagne), etc. Nous sommes particulièrement fier d’avoir contribué, en tant que Professeur vacataire de Finances Publiques et d’Economie du Développement à l’ENA, à l’ECICA, à l’Institut de Formation des Magistrats et à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion, à la formation de centaines de cadres moyens et supérieurs de l’Etat malien, notamment au sein des régies financières. Membre fondateur de l’AJSM (Association des Journalistes Sportifs du Mali) en 1968 alors que nous fréquentions le Lycée Askia Mohammed, nous avions été retenu comme membre de l’équipe nationale de reportage chargée de couvrir les IIèmes Jeux Africains qui devaient se tenir en juillet 1969 à Bamako mais à l’organisation de laquelle la junte militaire qui a pris le pouvoir en novembre 1968 a renoncé par peur du militantisme anti-putsch de la jeunesse malienne et africaine. Toujours est-il que d’avril 1968 à septembre 1973, nous avons bénévolement assuré, pour le journal gouvernemental l’Essor, et subsidiairement les Actualités maliennes du SCINFOMA, la couverture des matchs des Fédérations maliennes de football et de basketball. En outre, nous avons, avec Daouda NDiaye et feu Papus Daff, assuré dans les années 1970 l’animation de l’émission Jeunesse et Développement de Radio Mali. Vous aurez noté que, du 8 juin 1992 à ce jour, nous n’avons occupé aucun poste professionnel ou politique au niveau de l’Etat malien.Il s’agit en réalité d’un ostracisme politique indigne d’une République démocratique dont certains dirigeants s’attendaient peut-être à nous voir ramper devant eux.

Comment se porte votre parti, CNAS-Faso Hèrè, après les élections de 2013 ?

Comme vous le savez, faute de moyens financiers et sous l’influence négative et pernicieuse des forces putschistes, obscurantistes et anti-démocratiques, nous avons enregistré un score dérisoire à la présidentielle de juillet 2013, ce que ne laissait pas présager le succès éclatant de notre Congrès d’investiture du 17 décembre 2011, même si certaines sources nous indiquent que l’essentiel des quatre cent mille bulletins annulés pour des motifs pas très clairs étaient en fait des voix en notre faveur. Au second tour, le Parti a laissé aux militants et sympathisants le soin de voter chacun/chacune pour le candidat de son choix sur la base d’une dizaine de critères. La démobilisation d’un grand nombre de militants et de cadres fut telle que notre Parti n’a pu présenter des candidats que dans six circonscriptions électorales. La CNAS-Faso Hèrè n’a remporté aucun siège à l’Assemblée Nationale, même si elle a enregistré des scores tout à fait encourageants, notamment à Bougouni et en Commune V de Bamako. A la suite de ces contre-performances électorales, le Parti a mis en chantier un certain nombre de mesures de relance et de redynamisation des structures de base ainsi qu’une restructuration des Mouvements des Femmes et des Jeunes.Un noyau dur de membres du Bureau Politique National reste fortement engagé pour propager le message du Parti à Bamako ainsi qu’à travers le pays tout entier et remobiliser les sections, sous-sections et comités, et ce, dans des conditions extrêmement difficiles, faute de moyens financiers et en raison d’une certaine censure insidieuse de la part des media d’Etat et de certains media privés ou partisans. En dépit de tous ces obstacles, nous avons bon espoir que la CNAS-Faso Hèrè enregistrera un score plus intéressant lors des élections communales à venir.

Le concept de base de la Convention Nationale pour une Afrique Solidaire, plus connue sous le sigle de CNAS-Faso Hèrè, est celui d’un Parti des militants et des militantes financé par les militants et les militantes eux-mêmes et non par des puissances d’argent

Naturellement, nous sommes conscients de la difficulté à opérationnaliser un tel concept dans un contexte où les puissances d’argent, hostiles à notre politique de transparence et de lutte contre la corruption, demeurent particulièrement influentes et où beaucoup de nos compatriotes sont plutôt habitués à ce que le leader du Parti, qui en est considéré comme le propriétaire au sens patrimonial du terme, soit soi-même personnellement et exclusivement responsable du financement du Parti et de ses campagnes électorales. Nous sommes également conscients du fait que, en raison de la politisation excessive de la haute Administration, beaucoup de cadres sont attirés par le parti au pouvoir et hésitent à se manifester publiquement en faveur d’un Parti qui n’a ni Députés, ni Ministres, ni Directeurs Généraux, ni Maires. Nous avons même connu des cas où tels cadres du Parti, une fois nommés à un haut poste de l’Etat, prennent immédiatement leurs distances vis-à-vis du Parti de peur, pensent-ils, de perdre leur poste, oubliant en cela qu’ils ont pourtant accédé audit poste nonobstant- ou peut-être même à cause de leur appartenance à la CNAS-Faso Hèrè. Nous notons avec satisfaction que nos compatriotes sont de plus en plus nombreux à comprendre la justesse des positions que nous avons exprimées dans l’interview que nous avons accordée à RFI le 20 août 2012 et tout au long de la crise née du coup d’Etat anti démocratique du 22 mars 2012, savoir que les leaders religieux et l’Armée doivent se tenir à l’écart du champ institutionnel politique. On nous avait reproché, à l’époque, de ne pas »savoir faire la politique » car beaucoup de nos compatriotes considèrent celle-ci comme l’art de savoir mentir, tricher, tromper, voler, dire une chose et son contraire et rechercher son intérêt personnel alors qu’à notre sens, dans un pays en développement comme le Mali, faire la politique consiste plutôt à dire la vérité et à privilégier l’intérêt général. Le Mali a plus besoin de leaders et d’hommes d’Etat que de politiciens opportunistes sans foi ni loi. Or, le leader, c’est celui qui a le courage d’aller à contre courant de l’opinion publique dominante du moment et d’avoir raison, pour ainsi dire, trop tôt! Ceux qui nous connaissent savent que nous n’avons jamais pris position en fonction des vents changeants de l’opinion publique, mais toujours sur la base de ce que nous estimons aller dans le sens de l’intérêt du peuple malien.

Quelles sont, d’après vous, les conséquences du retrait du FMI, de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne sur l’économie malienne à court et long terme?

Les organismes multilatéraux que vous citez ne se sont pas retirées du Mali, mais ont plutôt suspendu leurs décaissements en faveur de notre pays au titre de l’appui budgétaire général. Les montants en cause sont naturellement très importants et sont de nature à créer d’énormes difficultés de trésorerie à l’Etat malien, lequel sera obligé de recourir à de sévères restrictions budgétaires susceptibles d’entraver la mise en œuvre harmonieuse du programme gouvernemental. Compte tenu de l’importance de la commande publique, il va sans dire que l’économie nationale risque de souffrir de sérieuses difficultés de liquidités, ce qu’on appelle « liquidity crunch », et d’une contraction du Produit intérieur brut dans un contexte où la pauvreté est déjà rampante.A moyen et long terme, l’impact de la suspension des décaissements de trois des principaux partenaires extérieurs du Mali risque d’être plus grave encore en raison du signal très négatif ainsi lancé non seulement aux autres bailleurs de fonds mais aussi et surtout aux investisseurs potentiels. En effet, la réalité du monde d’aujourd’hui est telle que, depuis le début des années 1980, ce sont les Institutions de Breton Wood, essentiellement le FMI et la Banque Mondiale, qui tiennent le baromètre de la bonne gouvernance économique et financière des Etats de l’Afrique sub-saharienne. Quand ces deux institutions suspendent leurs décaissements, ne serait-ce qu’au titre de l’appui budgétaire général, et même si l’aide-projet n’est pas directement affectée, la plupart des autres bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux traditionnels et des investisseurs étrangers potentiels prennent note et se retiennent. C’est le lieu de dire que la bonne gouvernance économique et financière doit être vue d’abord comme un droit et une exigence de nos Peuples au lieu d’être ressentie comme une intrusion des bailleurs de fonds. Certes, il est loisible à l’Etat de de chercher des alternatives, nationales ou extérieures, à l’apport des bailleurs de fonds traditionnels en matière de financement du budget national et du développement en général. Certains milieux peuvent même penser que nos Etats doivent en profiter pour s’affranchir de la tutelle pesante du FMI et retrouver, pour ainsi dire, notre souveraineté. Cela serait envisageable à long terme seulement, à condition que nos peuples soient prêts à consentir les sacrifices à court terme qu’une telle politique implique. Or, malheureusement, le coup d’Etat du 19 novembre 1968 au Mali ainsi que le coup de force du 15 octobre 1987 au Burkina Faso démontrent que, même avec des dirigeants aussi patriotes, aussi intègres et aussi engagés que Modibo Keïta et Thomas Sankara, nos peuples actuels sont enclins à rechercher la voie de la facilité et peu portés à se ceindre la ceinture et à supporter les privations, même transitoires. Il nous faut espérer que les conclusions des audits du Vérificateur Général attendues en septembre prochain permettront de créer les conditions propices à une levée de la suspension des décaissements au titre de l’appui budgétaire général.

Vu le contexte du pays, accepteriez-vous d’être Premier ministre au cas où vous seriez sollicité par IBK?

Nous ne savons pas si vous nous posez cette question par délégation du Président de la République.De surcroît, nous n’avons pas l’habitude de donner des réponses hypothétiques à des questions hypothétiques; or votre question en est une.

Que vous inspire l’Accord de Défense que le Mali vient de signer avec la France?

Tout d’abord, nous notons que le Président de la République a été bien inspiré de se raviser et de faire en sorte que ledit Accord ne fût pas signé un 20 janvier car ç’eût été un acte délibéré d’humiliation de notre Peuple et de nos Forces Armées et de Sécurité. Ensuite, nous avons salué l’intervention militaire française pour avoir permis de refouler les hordes jihadistes qui, après Konna, ambitionnaient de déferler sur Bamako et de prendre le contrôle du pays tout entier. Mais nous avons aussi dénoncé le fait que l’Opération Serval ait délibérément permis au MNLA de se remettre en selle et de reprendre pied dans le Nord d’où ses alliés du Mujao, d’Aqmi et d’Ançardine l’avait proprement chassé. Sur le fond, nous n’avons aucune objection à la signature avec la France, ou tout autre pays qui soit respectueux de la souveraineté et des intérêts à court, moyen et long terme du Mali, d’un Accord de coopération militaire classique portant sur la formation et l’équipement de nos Forces Armées et de Sécurité ainsi que l’échange de renseignements. Par contre, un Accord de Défense implique généralement l’installation de bases militaires étrangères. Or, il n’est un secret pour personne que la France de Sarkozy- que la France de Hollande n’a pas fondamentalement remise en cause- a inspiré la création du soi-disant Mouvement National de Libération du fantomatique Azawad (MNLA) et continue à soutenir ce mouvement séparatiste d’essence terroriste, esclavagiste, féodal et raciste dans le cadre d’un véritable marché de dupes autour de la lutte contre AQMI et les preneurs d’otages français dans la bande sahélo-saharienne. Dès lors, autoriser la présence de bases militaires françaises dans la zone abusivement revendiquée par ledit MNLA ne nous semble pas être la meilleure manière de garantir l’intégrité territoriale du Mali. Au demeurant, notre pays a une mauvaise expérience de l’Accord de Défense avec l’ex-puissance coloniale. En effet, non seulement la France a refusé d’honorer les termes de cet Accord pour empêcher la sécession du Sénégal, mais les forces françaises basées à Dakar ont contribué activement à l’éclatement de la Fédération du Mali en facilitant et en organisant l’arrestation et la déportation du Président Modibo Keïta et des autres responsables soudanais de la Fédération du Mali. Enfin, nous avons soutenu que l’état de délitement actuel de notre Armée était un argument pour la reconstruire, avec l’appui de toutes les bonnes volontés extérieures, y compris l’ex-puissance coloniale, et la remobiliser moralement plutôt que de sous-traiter la défense et la sécurité de la Nation à une puissance extérieure, fût-elle un partenaire historique comme la France.

Quant à la procédure, nous avons estimé que tout projet d’Accord du genre devait être soumis à l’Assemblée Nationale pour un débat public avant toute signature éventuelle. Maintenant, nous notons qu’il n’y a pas eu de débat public sur la question et que le Gouvernement a, le 16 juillet 2014, signé avec la France un document dont l’intitulé reste confus, vise à faire passer un Accord de Défense pour un Accord de Coopération et dont la version officielle signée n’est pas publiquement disponible, même pour appréciation ex-post par les Forces Vives de la Nation. Dans la version qui a circulé sur l’Internet, nous notons avec beaucoup de regret que le Gouvernement a essayé de masquer le fait que ledit Accord autorise bel et bien l’installation de bases militaires françaises, notamment dans le Nord du Mali. Ce manque de transparence est incompréhensible dans un régime démocratique, même imparfait, comme le nôtre. Il serait souhaitable que les arrangements spéciaux couvrant ces bases soient rendus publics, si les discours sur la fin de la Françe-Afrique doivent avoir une quelconque crédibilité. Nous notons enfin que les bases militaires françaises de Gao et de Tessalit font partie de l’Opération Barkhane, une initiative à vocation régionale à l’élaboration de laquelle nous ne savons pas si les autorités des pays africains concernés, dont le Mali, ont été intimement et réellement associés dans un esprit de partenariat véritable.

Dans l’intérêt bien compris de l’Afrique, voire de nos partenaires historiques comme la France, les pays de la région sahélo-saharienne doivent mutualiser leurs forces militaires et sécuritaires pour une véritable appropriation au double plan national et régional de la lutte contre les forces centrifuges et la criminalité transfrontalière, l’accompagnement de partenaires extérieurs, fort utile du reste, ne pouvant se substituer valablement et durablement à la nécessité pour nos Etats eux-mêmes et notre région de se doter d’outils de défense et d’appareils de sécurité efficaces.

Que pensez-vous des négociations en cours à Alger entre notre pays et les groupes armés ?

A notre connaissance, il ne s’agit pas à proprement parler de négociations mais plutôt de discussions ayant abouti à l’adoption d’une feuille de route dite consensuelle. Nous avons toujours soutenu que la solution à la crise du Nord passe par un dialogue inclusif intra et intercommunautaire qui est incompatible avec toute notion d’impunité, a fortiori de récompense pour la rébellion armée et les auteurs de crimes de guerre et de violations graves des droits humains. Nous sommes partisans de l’approfondissement de la décentralisation sur base du principe de libre administration des collectivités inscrit à l’article 70 de la Constitution. Mais nous ne sommes pas sûrs qu’il existe une quelconque demande intérieure légitime pour la régionalisation. Surtout, nous rejetons catégoriquement les expérimentations hasardeuses tendant à autoriser, en concurrence avec la nécessaire et incontournable autorité de l’Etat central démocratique, laïc, capable, non prédateur et développemental, de soit disant légitimités traditionnelles qui ne sont qu’autant de couvertures à peine déguisées pour l’officialisation de la féodalité ,voire de l’esclavage et du racisme. En effet, les survivances féodales et esclavagistes, notamment dans la région de Kidal, ainsi que les préjugés racistes qui en découlent ne sont pas étrangères à l’émergence et à la résurgence des rébellions armées dans cette partie de notre pays. Tout Accord politique qui aurait pour but ou pour effet de renforcer la mainmise de groupes féodaux et qui ne présenterait pas aux jeunes et aux femmes de la région des alternatives crédibles et durables au narco trafic, au jihadisme et au commerce des otages ne serait pas viable.Toute solution politique doit être compatible avec l’incontournable nécessité de reconstruire des Forces Armées et de Sécurité républicaines, professionnelles, non putschistes, bien motivées, capables d’assurer la défense du territoire national et la sécurité de toutes les communautés contre toutes menaces séparatistes et jihadistes. Au demeurant, ces deux menaces sont, en fait, intimement liées, contrairement à l’angélisme naïf qui sous-tend la fameuse résolution 2100 du Conseil de Sécurité de l’ONU.Nous avons apprécié que le Président de la République ait insisté sur l’inviolabilité des lignes rouges que représentent l’intégrité territoriale et le caractère républicain, démocratique, unitaire et laïc de l’Etat, étant donné que la laïcité n’est dirigée contre aucune confession religieuse et est conforme aux enseignements des principales religions monothéistes révélées qui coexistent harmonieusement au sein de notre Peuple. Toutes les Constitutions de notre pays, depuis la proclamation de la République en novembre 1958, ont consacré la laïcité de l’Etat. Nous estimons que la recherche de solutions efficaces et durables à la crise du Nord exige une approche plus stratégique et une démarche plus participative impliquant l’ensemble des Forces politiques et sociales du pays. Les rencontres entamées ces derniers temps par le Président Ibrahim Boubacar Keïta sont fort louables, mais, compte tenu de leur allure générale de monologue ex-post, elles ne sauraient se substituer à la mise en place, en amont, des futurs pourparlers, de véritables cadres inclusifs de concertation.A cet égard, il convient de rappeler que le processus qui a abouti au Pacte National du 11 avril 1992 avait fait l’objet d’une intense implication de la société civile et de la classe politique par le biais de la Conférence Nationale tenue du 29 juillet au 12 août 1991, de la Conférence spéciale sur le Nord organisée en août 1991 à l’Assemblée Nationale, et des Conférences de Ségou et de Mopti tenues respectivement en novembre et en décembre 1991. La question du médiateur du processus de paix ne nous semble pas définitivement résolue, et le Mali gagnerait à rester vigilant car certains acteurs extérieurs ne sont pas étrangers à la crise qui secoue le Nord de notre pays, en raison de leur proximité avec des éléments séparatistes et/ou jihadistes animant les divers groupes armés.

Quel jugement faites-vous des 11 mois de gestion d’IBK?

Même si l’héritage était particulièrement lourd et qu’il ne saurait y avoir de baguette magique pour résoudre en quelques mois les nombreux problèmes qui préoccupent la Nation, le Président Ibrahim Boubacar Keïta doit être le premier à reconnaître que son bilan au terme de onze mois n’est pas à la hauteur des immenses espérances que son élection avait, à tort ou à raison, suscitées au sein des couches populaires. Toute personne qui lui tiendrait un discours contraire ne saurait se considérer comme étant animée de bonne foi et soucieuse de l’aider à réussir son mandat. En effet, la gestion des ressources publiques ne répond pas aux exigences de la rigueur, de la transparence et de l’efficacité économique. La presse se fait l’écho de marchés publics douteux, toutes choses qui ont entraîné la suspension des appuis budgétaires globaux de la part de partenaires aussi importants que le FMI, la Banque Mondiale et l’Union Européenne et semé le doute et le désarroi dans l’esprit de beaucoup de nos compatriotes de l’intérieur comme de la diaspora. Les autorités peinent à prendre des initiatives vigoureuses de restructuration et de relance de l’économie ainsi que de reformes visant à rendre l’Administration plus efficace et plus à même de répondre tant aux préoccupations à court terme des citoyens qu’aux nécessités à moyen et long terme d’un pays en développement comme le Mali. La lutte contre la corruption et l’incivisme semblent marquer le pas, de même que la restauration de l’autorité de l’Etat, même dans les régions où il est présent. Les examens du DEF et du Baccalauréat ont été marqués par des fraudes massives et une désorganisation générale. Après la débâcle du 21 mai 2014, le Nord de notre pays est devenu plus que jamais un no man’s land pour l’Etat central tandis que le mandat renouvelé de la MINUSMA, une pure reconduction de son mandat initial, ne répond pas aux défis réels de la situation qui prévaut dans le Septentrion malien. Pour ne rien arranger, la communication présidentielle et gouvernementale sur des sujets d’intérêt national laisse beaucoup à désirer, ce qui n’est pas de nature à renforcer la confiance des populations dans le discours public. Le Président de la République semble animé de la volonté de s’affranchir de l’emprise des forces pro-putsch, obscurantistes et anti démocratiques qui ont largement contribué à sa victoire lors des élections générales de 2013, même si de temps à autre des signaux contradictoires viennent brouiller le tableau d’ensemble.Nous osons espérer que le Président de la République et son Gouvernement sauront se ressaisir, changer de cap et créer, enfin, les conditions susceptibles de redonner espoir et confiance au Peuple, et singulièrement à la Jeunesse. Il y va de l’intérêt du Peuple malien tout entier, et, à ce titre, toutes les bonnes volontés doivent se sentir concernées et se mobiliser pour conjurer les risques d’une remise en cause du long et difficile processus de sortie de la crise que notre pays traverse depuis quelques années déjà.

Propos recueillis par Abdoulaye Koné

SOURCE: Procès Verbal du 5 août 2014.